Des victimes témoignent : « J’ai dénoncé mon agresseur et ça m’a fait du bien »

Dans cet article guide-ressource sur les dénonciations entourant les inconduites sexuelles, j’ai mentionné les risques liés au fait de parler, pour les victimes. Et il ne faut pas se cacher, il y en a, ne serait-ce que le fait que le système favorise souvent les agresseurs au détriment des personnes qui ont subi les agressions.

Mais je crois que ce qu’il est important de retenir, c’est qu’il y a aussi des avantages à dénoncer ou en tout cas, à en parler. Alors ce que je voulais faire ici, c’est montrer qu’on peut « s’en sortir », dans le sens où l’agression ne sera probablement jamais réparée, mais que parler permet aux victimes de se sentir libérées.

Ce qui compte ici, c’est de signifier que c’est correct de dénoncer – et peut-être inspirer des personnes qui hésitent à le faire.

« Maintenant, je peux respirer »

Avez-vous suivi toute l’histoire autour de l’ancien producteur hollywoodien Harvey Weinstein? Cette saga m’a beaucoup marquée, pour deux raisons : premièrement, parce qu’elle a révélé que des dizaines de femmes qui possédaient tout ce que notre société désire (beauté, richesse, célébrité, pouvoir) n’avaient pourtant pas été à l’abri d’être sauvagement agressées par ce prédateur notoire, et qui avait planifié ses crimes en « système », incluant la participation de plusieurs complices.

La deuxième raison est au moins plus positive : Weinstein, qui était apparemment l’une des personnes les plus puissantes et les plus intouchables du milieu, a été condamné l'hiver dernier et va finir ses jours en prison.

Des exemples comme ça, c’est incroyablement inspirant, surtout quand on voit tous les obstacles, tous les désavantages et tout le fardeau qui est mis sur le compte des victimes dans bien des cas. Ça permet de garder espoir, et ça permet à plusieurs personnes de continuer à se battre pour obtenir justice.

Harvey Weinstein

Getty Images

L’actrice Rose McGowan, qui a été l’une des nombreuses victimes du producteur et l’une des personnes clés de l’enquête entourant son procès, est tout sauf l’idée traditionnelle qu’on pourrait se faire d’une victime. C’est une femme forte et pleine de vie, qui ne s’est jamais gênée pour remettre en question les comportements dérangeants du milieu dans lequel elle évolue. Et pourtant, elle a été complètement brisée par son agression par Weinstein en 1997, qui a eu un impact toxique énorme sur sa vie, malgré sa volonté de ne pas se laisser abattre. 

Après la condamnation de ce dernier, elle a dit : « Enfin, j’ai l’impression que je peux recommencer à respirer, pour la première fois depuis des années. Bien sûr qu’avant, je respirais un minimum pour rester en vie, mais je m’étais tellement habituée à avoir ce poids incroyable sur les épaules... Ceci est le premier jour du reste de ma vie, dans laquelle je vais essayer de voir ce qu’elle aurait pu être sans [ce qui est arrivé] ». 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Si vous comprenez l’anglais et que vous avez envie d’en apprendre plus sur cette histoire, le journaliste Ronan Farrow a créé un podcast vraiment captivant sur le sujet : The Catch and Kill. Il y a une longue entrevue avec McGowan, enregistrée peu après le verdict.

« Je me suis sentie tellement libérée »

jeune femme supporté par ses parents

Motortion Films/Shutterstock

Mikale, une jeune femme très courageuse, m’a envoyé son témoignage en préparation de cet article et a accepté que je publie son nom. Elle a été agressée par son grand-père plusieurs fois, entre l’âge de 3 et 6 ans.

À l’âge de 6 ans, j’ai fait une tentative de suicide. Ma mère m’a amené à l’hôpital et là-bas, les médecins lui ont dit que je montrais des signes d’abus. Elle m’a fait faire la liste des jeux auxquels je jouais le plus souvent… Arrivé à mon grand-père paternel, j’ai dit que je jouais  « à l’amoureuse ».

À l’âge de 9 ans, j’ai écrit tout ce dont je me rappelais et j’ai donné ça à ma mère. Le lendemain, nous sommes allés faire une séance de thérapie familiale et j’ai fait lire ce que j’avais écrit à mon père. Tout de suite après, mes parents m’ont amené au poste de police où j’ai remis mon cahier. 

Mon grand-père n’a peut-être pas eu de conséquences en cour, mais ma famille ne lui parle plus… Pour moi, ça, c’est important. J’ai obtenu de l’aide de la Fondation Marie-Vincent et j’ai été suivie par une psychologue.

Je ne sais pas pour vous, mais moi je trouve que Mikale a été très bien entourée et dirigée, là-dedans. Ses proches ont fait la bonne chose : l’écouter, la croire, la protéger, lui donner de l’aide. Ça fait chaud au cœur de voir que ça ce peut.

Elle termine ainsi son témoignage ainsi : 

J’avais très peur de faire mal à mon père… Mais aujourd’hui, je me sens vraiment libérée. Au lieu de me cacher, j’essaie d’en parler le plus possible pour montrer aux gens qu’on peut s’en sortir. Tout le monde autour de moi sait que j’ai été agressée. 

« Au moins, j’en ai parlé »

Femme abusée regarde au loin

Antonio Guillem/Shutterstock

Un autre témoignage, cette fois anonyme. Dans de nombreux cas, la vérité est si confrontante que les proches préfèrent, plus ou moins consciemment, faire comme si de rien n’était. Mais au final, on en parle pour soi, pour suivre son propre processus de guérison. C’est le principal.

J’ai été agressée à de nombreuses reprises par mon cousin, de l’âge d’environ 5 ans jusqu’à 7 ans. Lui, il avait autour de 12-13 ans et il venait nous garder lorsque mes parents sortaient, ce qui arrivait très souvent. Ça se passait tout le temps peu après que je sois allée me coucher. Je faisais semblant de dormir. Je n’aimais vraiment pas ça, mais je ne faisais et ne disais rien. Peu après, j’ai commencé à éprouver beaucoup d’anxiété, surtout la nuit lorsque j’étais couchée dans mon lit. C’est encore le cas aujourd’hui. 

Je n’ai jamais parlé de ça à personne pendant des années… Parfois, j’y repensais en me disant que « je n’étais pas une victime » et que ça ne m’avait pas traumatisé « tant que ça ». Jusqu’à temps qu’un jour, ma mère me rapporte que ma tante avait fait des révélations sur mon cousin; ma cousine lui avait dit qu’il avait aussi abusé d’elle, dans la même situation – elle était presque comme ma sœur et se faisait aussi souvent garder chez nous. Ma mère trouvait cette accusation incroyablement ridicule et remettait en question sa crédibilité, étant donné que mon cousin... est gai. 

J’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai avoué que ce fait ne changeait pourtant rien à la vérité : ma cousine avait raison, parce que moi aussi j’avais vécu la même chose. Elle m’a écouté et je sais qu’elle m’a cru, en quelque sorte. 

Par contre, ça n’a pas changé sa propre relation avec mon cousin, qu’elle continuait de côtoyer fréquemment et d’adorer. Dernièrement, une personne de la famille est morte et aux funérailles, ma tante a revu ma cousin, à qui elle n'avait pas parlé depuis de nombreuses années. Elle l’a confronté, non pas en faisant un spectacle, mais simplement en lui disant qu’elle n’allait pas faire semblant que tout était correct. Ma mère a trouvé que ce comportement de ma tante fut vraiment déplacé. 

Je n’ai peut-être pas obtenu la réaction que je souhaitais, mais c’est correct. Je pense que malheureusement, dans beaucoup de cas, c’est ainsi que ça se passe : les agresseurs s'en sauvent et ne répondront jamais de leurs actes. Je suis contente d’en avoir parlé quand même. Pour moi, ça fait une différence dans mon cheminement. Je n’hésite plus à me voir comme une victime et je comprends mieux le mal que ça m’a infligé. Causé à la fois par ce très jeune adolescent qui avait probablement les hormones dans le tapis (même s’il n’y a aucune excuse pour son comportement, bien sûr), mais par mes parents aussi, qui n’ont pas su me protéger. Et particulièrement par ma mère qui, même une fois que ça a été dit, ne m’a pas « choisie ».

 Je n’ai jamais dénoncé mon agresseur publiquement, pour une seule raison : je ne serais pas capable de causer du tort aux parents de mon cousin, qui sont des gens merveilleux et à qui je dois énormément. Durant toute mon enfance et jusqu’à aujourd’hui, ils ont été une présence positive dans ma vie, aimante et bienveillante, comparé à mes propres parents qui étaient assez absents, physiquement et moralement. Ils sont âgés et peut-être qu’un jour, lorsqu’ils ne seront plus là, j’entreprendrai des démarches. 

Il existe des organismes qui viennent en aide aux victimes d’actes criminels (les CAVACS) et aux victimes d’agressions à caractère sexuel (les CALACS ainsi que d’autres ressources). Voici un répertoire complet pour toutes les régions du Québec.

Ligne d’écoute provinciale en matière d'agression sexuelle, sans frais et en tout temps : 1-888-933-9007